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« La salle de bal » de Anna Hope

Traduction par Elodie Leplat – Editions Gallimard (2017) – Editions Folio (2019)

Je me suis plongée dans ce petit bijou littéraire qui remporta le Grand Prix des Lectrices de Elle en 2018. Le souffle romanesque, le cadre historique et l’écriture subtile en font une lecture à la fois captivante et lumineuse.

Résumé de « La salle de bal »

L’histoire se déroule en 1911 au sein de l’asile psychiatrique de Sharston situé dans le Yorkshire (Angleterre). Tous les gens qu’on enferme dans cet asile sont loin d’être des « aliénés mentaux » au sens où nous l’entendons à l’heure actuelle.  La jeune Ella y est internée pour avoir brisé une vitre de la filature où elle travaillait depuis de longues années. Dans la partie réservée aux hommes se trouve John, taxé de « mélancolique » après avoir subi un traumatisme familial. D’autres encore sont là pour diverses raisons, mais dans la plupart des cas, ils sont en pleine possession de leurs facultés mentales.

Charles Fuller a obtenu un poste dans cet asile et y exerce des fonctions de médecin adjoint. A sa grande joie, il a également été nommé chef d’orchestre au sein de l’institut. Tous les vendredis, un bal est organisé dans une grande salle de l’asile où femmes et hommes se retrouvent pour danser au rythme de la musique. Charles considère que la musique ressemble à une « prescription médicale » et prend à coeur son rôle de chef d’orchestre.

« J’ai tendance à préférer Mozart pour les épileptiques. Ou Bach. Les patients semblent apprécier l’ordre que cette musique leur procure et, ensuite… Chopin, Schubert, les Impromptus – pour… ma foi, pour leur… beauté, j’imagine »

Toutefois, le Dr Fuller est également sensibilisé et attiré par les théories de l’eugénisme qui sont en vogue à l’époque, aussi bien dans le monde médical que politique. Ces idées, renforcées par des aspirations ambitieuses personnelles et une certaine amertume, auront de fâcheuses répercussions sur certains patients, notamment Ella et John qui ont noué réciproquement des sentiments amoureux lors de leurs rencontres hebdomadaires dans la salle de bal.

 

Personnages sous l’emprise des idées de leur époque

Le récit alterne selon trois perspectives, celle de Ella, celle de John et celle de Charles (le docteur).

Ella et son amitié pour Clem :

Dans la partie réservée aux femmes, Ella se prend d’amitié pour Clem, une internée issue d’un milieu aisé et qui adore la lecture dans laquelle elle se réfugie littéralement.

« Une fois plongée dans sa lecture, Clem ne relevait jamais la tête : elle disparaissait de manière aussi définitive que si un trou s’était matérialisé et qu’elle s’y était faufilée, et en l’observant, Ella se disait qu’elle aussi aurait bien aimé disparaître. A défaut elle lisait le visage de Clem, en s’imaginant qu’il était possible de deviner la teneur de l’histoire comme ça, à la façon dont Clem se mordillait le bout des ongles ou la peau autour. A sa façon de tourner vite les pages ou de ralentir, les yeux agités d’un mouvement craintif, presque comme si elle ne voulait pas arriver à la fin. »

Or si l’analphabétisme de Ella est un obstacle dans sa relation amoureuse, la passion que Clem dévoile pour les livres lui attire de grosses complications, car elle dérange le docteur qui déclare :

« Contrairement à la musique, il a été démontré que la lecture pratiquée avec excès était dangereuse pour l’esprit féminin. Cela nous a été enseigné lors de nos tout premiers cours magistraux : les cellules masculines sont essentiellement cataboliques – actives et énergiques – tandis que les cellules féminines sont anaboliques – destinées à conserver l’énergie et soutenir la vie. Si un peu de lecture légère ne porte pas à conséquence, en revanche une dépression nerveuse s’ensuit quand la femme va à l’encontre de sa nature. »

Ces déclarations misogynes, hélas en phase avec certaines pensées de l’époque, auront des conséquences désastreuses sur Clem lorsque celle-ci se verra privée de ses livres.

 

John Mulligan :

John est un bel Irlandais qui attire l’attention du docteur d’une façon qui trouble ce dernier.

C’est grâce à sa rencontre avec Ella que John sortira de sa torpeur mélancolique. Les lettres qu’il adresse à sa bien-aimée nous le révèlent comme un être sensible et touchant.

 

Charles :

La romance entre Ella et John place le docteur Fuller et ses idées tordues dans la partie ombragée de l’histoire. L’auteure Anna Hope parvient toutefois à éviter tout manichéisme en faisant ressortir le côté tragique du personnage emprisonné dans des émotions qu’il ne maîtrise pas et qui le conduiront à adopter les idées eugéniques de son époque.

Docteur pour « aliénés mentaux » qui ne le sont pas, Charles se révèle lui-même comme un « aliéné » en société.

Séduit par les théories eugéniques (dont la stérilisation des indigents en devenait un instrument), Charles tente d’améliorer cette société en voulant les mettre à l’oeuvre au sein de l’asile. Son cheminement, bien que funeste et critiquable, suit une logique en phase avec les idées de Sir Francis Galton, cousin de Charles Darwin.

Ambitieux, Charles souhaite ainsi se faire remarquer par les grands de l’époque qui les cautionnent (parmi lesquels Winston Churchill).

 

Rôle lumineux de la nature

La nature détient le rôle primordial de l’espoir dans cette histoire. La nature illumine les coins sombres de l’asile. En lisant ce roman, on a envie de sortir hors de l’enceinte anxiogène de l’asile et de respirer une grande bouffée d’air frais.

[John] « Il se mit à remarquer les choses plus en détail : l’éclat des feuilles nouvelles du vieux chêne, la façon dont les hirondelles voletaient dans le soleil, plus sûres maintenant, comme si elles s’en glorifiaient, le jabot scintillant tel de l’argent lorsqu’elles tournoyaient, serpentin de lumière.
Il ne semblait pas juste qu’il pût voir ces choses alors qu’elle, et les autres femmes, non.
Ainsi donc il se mit à emmagasiner les images qu’il voyait de façon à avoir quelque chose à lui dire le vendredi, dans la salle de bal, quelque chose qu’il déroberait au monde lumineux pour l’introduire discrètement dans les couloirs obscurs. »

Roman bienfaisant ?

Anna Hope, actrice et écrivaine anglaise, s’est inspirée de son histoire familiale (son arrière-grand-père avait été interné dans un asile britannique), ainsi que de la Grande Histoire pour dérouler le fil de ce récit puissant et aux accents dramatiques bien agencés. L’enfermement des indigents et pauvres gens dans les asiles, ainsi que les principes de l’eugénisme tels qu’ils étaient en vogue au début du XXe siècle nous sont expliqués par le biais du docteur Fuller et suscitent notre réflexion. Le dénouement du récit contredira ici les théories suivies par Charles.

Hélas, les germes de ces idées – générées en partie, une fois de plus, par la peur de la différence – se retrouveront imbriqués dans les ressorts funestes de la grande tragédie humaine qui surviendra quelques années plus tard en Europe…

P.S. N’oublions pas que notre société contemporaine n’est pas non plus étrangère à ce débat, où la morale se heurte souvent aux moyens utilisés pour parvenir à une « humanité mieux adaptée et donc plus heureuse ».

 

« La salle de bal » de Anna Hope est un roman bienfaisant parce qu’il nous fait réfléchir sur des questions ou idées dont il faut coûte que coûte éviter les fâcheuses dérives. Mais le récit donne aussi du baume au coeur parce qu’il met en évidence le côté lumineux des sentiments amoureux, de l’amitié et de l’espoir, dont la nature représente ici la métaphore par excellence.

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