Avoir effleuré le Mal

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« La goûteuse d’Hitler » de Rosella Postorino

Editions Albin Michel, 2019 – traduction par Dominique Vittoz

 

« Lorsque j’étais quelqu’un d’autre » de Stéphane Allix

Mamaéditions, 2017

 

I. Seconde guerre mondiale : récits de part et … d’autre

Difficile et compliqué de se mettre réellement à la place de nos aînés qui ont survécu à ces horribles années de guerre, que ce soit du côté des victimes de la Shoah et des Alliés, mais aussi du côté des Allemands.

La littérature nous aide d’une certaine manière à ressentir les émotions et à partager les expériences des gens de l’époque, car elle abonde en romans sur la seconde guerre mondiale, soulignant les épreuves et les tragédies des uns et des autres.

Toutefois, il a fallu attendre plus longtemps pour trouver dans les librairies des romans relatant la façon dont les Allemands ont eux-mêmes vécu cette période et les raisons pour lesquelles ils ont ou non adhéré aux visions de leur Führer.

A ce propos, un ouvrage historique a été publié en français en 2017 aux éditions La Librairie Vuibert  : « La Guerre allemande : Portrait d’un peuple en guerre 1939-1945 » de  Nicolas Stargardt, traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup 

 
et sur lequel l’historien et professeur Nicolas Charles a rédigé un article intéressant.

 

II. Deux récits qui parlent d’expériences allemandes

J’ai lu cette année deux récits qui évoquent cette triste période au travers des expériences « allemandes » :

« La goûteuse d’Hitler » de Rosella Postorino

Couronné par le prix Campiello en Italie, ce roman raconte le vécu d’un groupe de jeunes Allemandes recrutées de force en Prusse orientale comme « goûteuses » des repas d’Hitler afin d’éviter un éventuel empoisonnement de celui-ci. Le récit est narré par l’une de ces goûteuses, Rosa, considérée comme une « étrangère » parce qu’elle vient de Berlin et qui aura du mal à s’intégrer à ce groupe de femmes dont certaines sont prêtes à se sacrifier pour leur Führer.

L’auteure italienne s’est inspirée de l’histoire vraie de Margot Wölk, seule goûteuse survivante après la victoire des alliés, mais qui se garda de révéler la fonction à laquelle elle avait été astreinte de force durant plus de deux années.

Elle conserva ce secret jusqu’à ses 95 ans en 2013, lorsqu’elle le divulgue aux médias. Voici une courte interview sur France Info à ce sujet.

Rosella Postorino regrette de n’avoir pas eu l’occasion de parler avec cette femme (qui mourut en 2014) dont elle dresse un portrait entre réalité et fiction dans son très beau roman « La goûteuse d’Hitler ».

 

« Lorsque j’étais quelqu’un d’autre » de Stéphane Allix

Stéphane Allix est un grand reporter de guerre et journaliste d’investigation. Lors d’une retraite au Pérou en Amazonie, il fait un rêve éveillé et se voit de façon surprenante dans la peau d’un soldat SS succombant à ses blessures lors de la seconde guerre mondiale. Débute alors pour l’auteur une enquête pour découvrir d’où lui vient ce rêve et qui est ce personnage du passé avec lequel il a ressenti une troublante connexion.

Au fil de son enquête qu’il nous relate dans son récit, et qui devient par la même occasion une enquête sur lui-même, Stéphane Allix découvre que les détails de son rêve se sont avérés réels et authentiques. Il parvient à redessiner les contours de la personnalité de cet officier allemand et décrit le cheminement qui a peu à peu entraîné cet être « normal » sur la voie de l’ombre.

III. Les atouts de ces deux romans

Outre le suspense bien soutenu dans ces deux romans et outre une plume qui de part et d’autre captive l’attention du lecteur, ces deux romans ont le mérite de susciter une réflexion sur les comportements humains au coeur de situations extrêmes.

Et nous, qu’aurions-nous fait à leur place ?

« La capacité d’adaptation est la principale ressource des êtres humains, mais plus je m’adaptais et moins je me sentais humaine. » nous confie la narratrice de « La goûteuse d’Hitler » qui dit aussi :

« Ma colère contre Hitler était personnelle. Il m avait privée de mon mari et chaque jour je risquais ma vie pour lui. Mon existence était entre ses mains, voilà ce que je détestais. Hitler me nourrissait, et cette nourriture pouvait me tuer. »

et Stéphane Allix est d’avis que

« L’ombre, c’est la peur de perdre nos richesses, notre confort. C’est la facilité avec laquelle on s’accommode des souffrances de ceux qui sont loin, en fermant les yeux. L’ombre, ce sont les discours de haine et de repli, la croyance que si on s’enferme on se protège, et ça ira mieux. Qu’être réaliste, c’est ne penser qu’à soi, être égoïste en ayant bonne conscience. »

IV. Romans bienfaisants

Vous avez remarqué aussi que les auteurs de ces deux romans vivent maintenant et n’ont donc pas connu les affres de la seconde guerre mondiale. Pourtant ils ont réussi à nous transporter dans cette époque et à nous éclairer sur les attitudes des uns et des autres sans pour autant les juger.

Dans sa réflexion, Stéphane Allix questionne le thème de la réincarnation et dit :

« La guérison des vivants guérit les morts. La lumière a besoin de l’obscurité pour être perçue. S’il n’y a pas d’obscurité, on ne peut voir la lumière. »

« Toi comme moi, comme les autres humains, nous sommes seulement les costumes que des continuums de conscience endossent le temps d’un passage terrestre bien court. »

et il remet également en question notre façon d’aborder le monde ….

« Nous vivons dans une société à l’esprit très, très réduit et où seul un cheminement personnel permet à certains de découvrir une réalité plus vaste. Ce questionnement, qui conduit à remettre en question une vision du monde acquise depuis l’enfance, est provoqué en général par un « accident ». Un événement inattendu de la vie qui rend soudain insatisfaisant le modèle dans lequel l’existence coulait tout simplement jusqu’alors. […]. Se poser des questions, c’est prendre le risque d’avoir des réponses. Et ces réponses sont susceptibles de nous conduire parfois à remettre en question notre façon de vivre. Aussi la plupart des gens s’abstiennent de le faire. […]. Nous sommes des êtres craintifs, effrayés par la liberté. »

Rosella Postorino, quant  à elle, nous parle des souffrances subies par une partie du peuple allemand, bien souvent les femmes, et nous éclaire sur une réalité dont nous n’avions peut-être pas vraiment conscience… Son roman élargit notre champ de connaissances, et de ce fait, notre capacité à appréhender une réalité beaucoup plus vaste et complexe.

Il s’agit bien ici de deux romans bienfaisants qui déclenchent les rouages de notre empathie….

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