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LA LIBERTE DU SILENCE « Le silence de la mer » de Vercors

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« Le silence de la mer » de Vercors

Jean Bruller, l’auteur de cette nouvelle emblématique, est né à Paris le 26 février 1902 (voici donc tout juste 114 ans aujourd’hui!).

Il fonde avec  Pierre de Lescure une maison d’édition clandestine et publie le 20 février 1942, sous le pseudonyme de Vercors, la nouvelle « Le silence de la mer » .

Le récit se déroule durant l’occupation en France. Un vieil homme et sa nièce sont obligés d’héberger un officier allemand. Celui-ci se présente comme un homme courtois et cultivé aimant la musique et la littérature. En soirée, il les rejoint près de la lumière du feu de cheminée et affronte poliment jour après jour le silence « de résistance » de ses hôtes. Il leur confie, dans une sorte de monologue, sa vive admiration pour la culture française et son souhait d’union spirituelle avec la culture allemande. Mais un voyage à Paris lui fait comprendre les véritables intentions de sa propre armée. Totalement désillusionné et déçu, mais ne voulant pas désobéir à ses supérieurs, il décide de rejoindre le front.

Cher lecteur, vous trouverez un grand nombre d’analyses et d’interprétations de cette nouvelle sur le net. A titre d’exemple, je vous envoie vers ce lien qui étudie le motif de la bibliothèque en tant qu' »espace symbolique » de la culture.

« – Où est la différence entre un feu de chez moi et celui-ci ? Bien sûr le bois, la flamme, la cheminée se ressemblent. Mais non la lumière. Celle-ci dépend des objets qu’elle éclaire, – des habitants de ce fumoir, des meubles, des murs, des livres sur les rayons… »

Le silence est le thème récurrent de la nouvelle, un silence de « résistance » de la part des hôtes qui refusent l’obole d’un seul mot à l’officier allemand durant les nombreuses soirées passées ensemble. Ce silence de résistance, l’officier allemand le respecte et le considère comme très digne, malgré l’hostilité qu’il convie. Il symbolise aussi un espace de liberté où s’exprime l’esprit universel de la pensée humaine loin des divergences du monde extérieur.

L’auteur met l’accent sur les gestes, les mimiques, le décor pour faire passer un message d’humanité. C’est précisément cette humanité, sans aucune trace de manichéisme (à une époque qui pourtant le revendiquait), qui reste dans les mémoires et transcende le récit.

Nouvelle bienfaisante ?

« Le silence de la mer » figure parmi les nouvelles qui m’ont le plus marquée et dont je garde un souvenir réconfortant parce qu’elle  place ses espoirs dans notre humanité au travers sa soif d’art et de culture et son désir de partage et de communion  par-delà les différences et les conflits. La mise en scène et l’ambiance sont décrites avec talent et une belle place y est réservée à la littérature.

N.B. « Le silence de la mer » fait partie du recueil éponyme mentionné ci-dessus. Vous y trouverez d’autres nouvelles du même auteur faisant également référence à la seconde guerre mondiale en France.

 

 

DIFFERENCE CULTURELLE : « L’île de Tôkyô » de Natsuo Kirino

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« L’île de Tôkyô » de Natsuo Kirino publié en avril 2013 aux éditions du Seuil relate la vie après naufrage d’un groupe de Japonais sur une petite île déserte au large des Philippines. Kiyoko est la seule femme présente parmi tous ces naufragés. Son mari décède très vite et malgré son âge (46 ans), elle fait l’objet de toutes les convoitises. Peu après, un autre groupe de naufragés débarque également  sur cette île. Il s’agit cette fois-ci de Chinois. Les différences entre les deux clans se marqueront de plus en plus. Sur le quatrième de couverture, on lit : « Natsuo Kirino réussit, avec cette fable à la Daniel Defoe, à décortiquer la mécanique des rapports de force dans une société humaine en vase clos, maniant avec éclat la cruauté et l’humour sans perdre de vue la thématique principale de son œuvre : la place des femmes japonaises dans la vie contemporaine ».

Avec un langage parfois très cru, l’auteure dévoile la cruauté et l’égoïsme de l’âme humaine dans ce récit qui se déroule sur une  île perdue que personne ne semble ni connaître ni accoster. La façon dont elle change de perspective en se mettant dans la tête de l’un ou de l’autre naufragé contribue à l’intérêt de cette lecture et évite une vision facile et manichéenne de la situation. Les conflits en présence reflètent sur une petite échelle ce qui semble parfois d’actualité entre Japonais et Chinois, et plus encore entre hommes et femmes dans la société japonaise.

Roman bienfaisant ? Oui, dans le sens où le lecteur constate que les sentiments d’intolérance et de non-empathie aboutissent inexorablement au désastre. La violence des rapports humains est soulignée à l’extrême. Il s’agit d’un véritable contre-exemple de ce qui fait défaut ici, mais constitue les conditions de survie par excellence, à savoir des relations sincères de solidarité, d’amitié et d’amour.

Au coeur de cet enfer,  Natsuo Kirino, par ailleurs une auteure japonaise très populaire dans son pays, livre les pensées et sentiments d’un des naufragés les plus antipathiques de l’île. C’est pourtant à travers lui, cette sorte de Cro-Magnon plutôt rustre, qu’elle évoque le pouvoir bienfaisant de la lecture. En prenant possession du journal intime de feu le mari de Kiyoko, ce personnage se sent devenir tout-puissant :

P114 « A force de ruminer les paroles de Takashi et d’apprendre grâce à elles, sa conscience s’aiguisait et se clarifiait, il commençait progressivement à être capable d’abstraction »

P116 « L’univers qui s’étendait grâce aux mots défilant librement dans sa tête provoquait des changements dans son expression. »

DIFFERENCE CULTURELLE : « L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire ikea » de Romain Puertolas

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« L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire ikea » de Romain Puertolas paru aux éditions Le Dilettante.

Le récit des aventures rocambolesques d’un fakir indien parti acheter un matelas à clous dans un magasin Ikea nous balade entre la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie et même jusqu’en Libye. Les moyens de transport sont loin d’être banals : une armoire, une malle de star, une montgolfière…toutes ces péripéties cocasses sont portées par un protagoniste qui n’hésite pas, au début de son voyage, à escroquer les personnes qu’il rencontre pour leur soutirer un peu d’argent. Mais son voyage le fera rencontrer des personnes dont les destinées se révèlent beaucoup plus tragiques, à savoir des émigrés clandestins qui fuient leur pays d’origine pour s’installer dans des contrées « apparemment » plus accueillantes et dont le parcours ressemble à un véritable chemin du combattant.

Les références à des faits et des personnes d’actualité (cfr Sophie Morceaux), les petits mots d’explication entre parenthèses pour expliquer au lecteur la façon dont le prénom du protagoniste « Ajatashatru » est prononcé chaque fois de façon singulière et différenciée, le rythme effrené des aventures, tout cela contribue à la fluidité d’une lecture très agréable et très amusante.

Toutefois, ce ton faussement léger ne cache pas la gravité des problèmes soulevés, à savoir la misère des gens du voyage, l’intolérance et le manque de sécurité dont ils sont constamment les victimes. Ce roman est un véritable playdoyer qui dénonce l’injustice et les préjugés dont souffrent les personnes différentes d’un point de vue culturel.

Vous pouvez retrouver l’interview de l’auteur à propos de ce roman ici